Article paru dans la Revue Forestière Française (RFF)
XLVIII , n° 6-1996, pp. 537-545

Sylviculture d'arbre

et sylviculture de peuplement


La lecture de différents articles, l’analyse de nombreuses discussions, montrent que les deux appellations sylviculture d’arbre et sylviculture de peuplement sont la plupart du temps employées dans des sens très variables et différents. Elles ont même parfois une connotation péjorative :

•  « sylviculture de peuplement » peut évoquer des actions standardisées très artificielles ou mécanisées ;
•  « sylviculture d’arbre » peut évoquer une plus grande attention du gestionnaire, une prépondérance de l’individu arbre, et même un certain pointillisme.
Or, et peut-être tout particulièrement dans le domaine forestier (descriptions, sylviculture, gestion...), il est vital de parler de façon objective, et de disposer d’un langage commun. Le problème est donc de définir ces deux dénominations et nous verrons qu’il n’y a pas lieu de les opposer. On éliminera d’emblée les traitements spéciaux que sont la ligniculture ou l’arboriculture, car ils sont des cas très particuliers de « sylviculture ».

Deux considérations nuancent déjà l’objectif à atteindre. D’une part, comme pour toute description, l’échelle intervient : on peut se placer au niveau du terrain (martelage...) ou au niveau de la gestion (aménagement, suivi, contrôle...). D’autre part, comme nous le verrons plus loin, ces deux dénominations ne s’appliquent pleinement qu’à des extrêmes qui sont donc peu fréquents.

En préliminaire, car les deux principes suivants seront affinés dans la suite de l’article, on pourrait proposer ceci :

• dans une sylviculture de peuplement « pure », l’intervention effectuée vise essentiellement à structurer le peuplement dans un but sylvicole et économique, sans prendre en compte l’individu. L’éclaircie systématique en est un exemple.
• une intervention dans le cadre d’une sylviculture d’arbre « pure » ne considérerait que chaque tige et les quelques individus qui l’entourent, sans aucune considération pour le peuplement. La cueillette en est peut-être l’exemple le plus marquant.
Dans la très grande majorité des cas, la caractérisation d’une intervention fait appel à un compromis entre ces deux notions. Cette grande variété explique l’imprécision de langage à laquelle nous sommes actuellement confrontés. Il faut d’abord déterminer les facteurs sur lesquels se fonder pour caractériser ces deux sylvicultures. En fait, on constate que l’action menée dans un peuplement dépend :
- des caractéristiques physiques du peuplement, définissant ce que l’on peut y faire (notion de différenciation) ;
- de décisions de gestion, définissant ce que l’on veut y faire (volonté et objectifs).

Notion de différenciation

Chacune des deux dénominations (sylviculture d’arbre, sylviculture de peuplement) peut s’appliquer à toute structure (régulière, irrégulière, jardinée), et à des peuplements de tous âges. En effet, il s’agit de décrire l’action sylvicole et non pas de décrire un peuplement. Il faut donc trouver le critère descriptif commun à n’importe quel type de peuplement, sur lequel on s’appuiera.

Sur un plan physique, le choix entre des actions structurantes du peuplement et des actions plus orientées vers la sélection d’individus est guidé par la possibilité de choisir ou non entre ces derniers. S’il n’est pas facile de sélectionner un sujet parmi d’autres en fonction de caractéristiques individuelles, on a affaire à un peuplement non différencié, et qui est homogène quelle que soit l’échelle à laquelle on se place pour l’apprécier (placette, parcelle...). Bien entendu, il est toujours possible de trouver une différence physique entre des individus. On considère ici un seuil de perception permettant de ne retenir que des différences individuelles utilisables sur un plan économique.

Un peuplement indifférencié se définit ainsi aisément : essentiellement hauteur, diamètre, forme, branchaison... identiques. Chaque individu vaut son voisin.

Un peuplement très différencié se trouve en quelque sorte à l’opposé par rapport à ces mêmes critères. Dans un tel peuplement, on trouve une hétérogénéité maximale entre les individus se côtoyant : diversité des essences, des hauteurs, des diamètres, des âges... par exemple : la futaie jardinée pied à pied, mélangée.

Les structures régulières sont généralement moins différenciées que les structures irrégulières (à l’échelle du peuplement), et dans les structures régulières on trouve des stades de différenciation plus ou moins marqués selon l’état de développement des tiges.

Un peuplement régulier dans lequel on trouve par exemple de belles tiges dominantes et des dominés moins bien conformés sera plus différencié qu’un peuplement régulier ne comportant que de belles tiges. Une futaie jardinée mélangée équilibrée, où tous les individus sont différents de leurs voisins (différences de hauteur, diamètre, essence, qualité, vitalité...) représente l’état maximal de différenciation. Une futaie irrégulière dans laquelle une classe de diamètre domine nettement sera alors un peu moins différenciée.

L’intérêt du critère de différenciation est qu’il est purement descriptif et indépendant du traitement.

Sur ces principes, on peut schématiquement classer différents peuplements selon leur état de différenciation (figure 1).

Ce schéma appelle les remarques suivantes :

- Le classement est indicatif.
- Il ne peut pas servir à porter un jugement sur la valeur biologique ou sylvicole.
- L’action du sylviculteur peut augmenter ou diminuer la différenciation selon son souhait et l’état du peuplement. Ainsi, certaines jeunes futaies régulières denses présentent un état de différenciation proche de celui du gaulis.

Volonté et objectifs

Nous venons de voir un élément de description des peuplements. L’étape suivante, précédant l’intervention, est la fixation d’objectifs.

Une fois les caractéristiques d’un peuplement connues (et incidemment son état de différenciation), l’aménagiste propose une solution qui les prend en compte, ainsi que d’autres contraintes (économiques, sociales, paysagères, cynégétiques...). Enfin, le sylviculteur sur le terrain devrait normalement toujours choisir ce qu’il veut faire dans le cadre qui lui a été fixé.

Pour un peuplement donné, il y a ainsi un certain éventail de solutions qui permettront d’optimiser chaque variable physique. C’est ce que l’on pourrait appeler la zone d’action optimale pour le peuplement (figure 2).

Lorsque l’aménagiste ou le sylviculteur sort de cette zone, c’est au détriment d’une des variables :

• état du peuplement,
• économie (dépenses supplémentaires, sacrifices d’exploitabilité).
Il peut néanmoins s’agir d’un choix volontaire et justifié au regard d’autres considérations.

Relation entre différenciation et sylviculture

Dans ce cadre, nous pouvons maintenant représenter graphiquement le type de sylviculture (d’arbre ou de peuplement) que l’on peut pratiquer selon l’état de différenciation du peuplement et la zone d’action optimale (figure 3).

La zone d’action optimale, telle qu’elle a été définie auparavant est représentée en grisé sur cette figure. Ainsi, pour un peuplement présentant un état de différenciation donné, on peut définir cette zone, plus ou moins large, et à l’intérieur on pourra choisir un type de sylviculture.
 
(1)  Peuplements homogènes, indifférenciés. Sélectionner selon les individus ne présente d’intérêt ni sylvicole ni financier. On mène une sylviculture « de masse » qui vise souvent à favoriser la différenciation, la compétition entre individus révélant les meilleurs. On attend que les qualités individuelles de chaque tige commencent à s’exprimer. Les peupleraies ou plantations à grand écartement se situent également dans cette zone, on n’y cherche d’ailleurs pas à ce que les individus se différencient les uns des autres.
(2) Exemple d’un jeune peuplement régulier dans lequel toutes les tiges sont belles. Elles ont exprimé leurs qualités propres, mais chacune vaut sa voisine. Les choix qu’on y effectuera seront donc plus fondés sur la façon dont on veut mener le peuplement que sur les différences entre tiges.
(3) Dans les peuplements plus différenciés, la zone d’action optimale est plus ample : l’aménagiste et le sylviculteur ont plus de latitude pour choisir la sylviculture qui sera adoptée. Suivant les cas, on pourra décider de plus ou moins privilégier l’individu en fonction du peuplement.
(4) La zone d’action optimale est plus réduite dans les peuplements très différenciés : si l’on pratique une sylviculture de peuplement trop marquée, on se retrouve dans le cas (5). L’évolution éventuelle d’une structure irrégulière vers une structure régulière ne devrait se faire que doucement.
(5) Si l’on décide de modifier profondément la structure d’un peuplement[1] en sortant de la zone d’action optimale, c’est forcément au détriment des individus : coupe prématurée ou vieillissement au détriment de la valeur de l’arbre ou du peuplement. Dans ces deux cas, il y a un sacrifice d’exploitabilité important et immédiat, par récolte soit anticipée (perte financière par perte de volume), soit trop tardive (bois dépréciés)[2]. On se trouve bien dans le cas d’une sylviculture plutôt de peuplement, car l’objectif est de modifier ce peuplement, malgré sa structure actuelle.
Exemples :
• régularisation forcée, ou trop rapide, d’un peuplement irrégulier,
• coupe rase d’une futaie régulière adulte dont beaucoup d’arbres ne sont pas encore mûrs.
(6) Mener une sylviculture d’arbre dans un peuplement très homogène, dans lequel les arbres ne sont pas différenciés (ou peu) est à la fois inutile et coûteux. Les exemples sont rares ou inexistants car, à la différence du cas ƒ, les gaspillages sont évidents pour tous. Cette action apparaît parfois impossible lorsque l’on ne peut absolument pas distinguer un individu de son voisin.

En corollaire, on ne peut pas irrégulariser rapidement un peuplement homogène sans perte financière (récolte prématurée d’arbres, entre autres). Il faudra qu’il atteigne un état de différenciation plus important, par vieillissement et action progressive du sylviculteur.

Classement d’opérations sylvicoles

A partir de ce qui précède, nous pouvons maintenant affiner nos observations et classer des opérations sylvicoles selon qu’elles participent plutôt d’une sylviculture d’arbre ou plutôt d’une sylviculture de peuplement. La largeur de chaque plage grisée représente la variabilité de l’action selon la nature du peuplement et la volonté du sylviculteur (figure 4).

Les opérations ayant un impact nul ou quasi nul sur la structure du peuplement ne sont pas mentionnées dans ce schéma. Il s’agit de celles qui n’ont d’influence que sur une minorité d’arbres dominants ou co-dominants :
• cloisonnements culturaux,
• éclaircies par le bas,
• coupes sanitaires (le sylviculteur ne prend pas vraiment de décision, il subit un état, comme pour un martelage de chablis),
• cloisonnements d’exploitation...
Deux cas doivent être précisés.
• Sous l’appellation coupe d’amélioration se cache une multitude d’actions très différentes, variant selon les sylviculteurs et pouvant s’appliquer à des peuplements très variés. Les quelques exemples suivants en couvrent une partie : • Les coupes d’amélioration après désignation sont plutôt à rattacher à une sylviculture de peuplement.

En effet, la désignation est normalement pratiquée dans les peuplements réguliers, donc par nature assez peu différenciés (partie gauche des figures 1 et 3), à un stade où les qualités des tiges commencent à s’exprimer. L’analyse qui précède montre que l’on y mène une sylviculture plutôt de peuplement. Les éclaircies ultérieures doivent chercher à favoriser les arbres désignés, et l’on peut donc parler d’une éducation individuelle de ceux-ci. Mais l’objectif principal reste bien la constitution d’un peuplement final ayant des caractéristiques précises (densité, diamètre, volume...), avec une certaine équidistance entre les tiges désignées.

Nous rappelons qu’il ne faut pas confondre le phénomène d’expression des qualités ou défauts de chaque tige avec le phénomène de différenciation, qui marque les différences entre individus. Un très beau peuplement régulier, dans lequel toutes les tiges expriment de bons critères de dominance, de forme et de qualité, est ainsi noté comme peu différencié puisque les différences entre individus sont très faibles. La désignation y est alors utile pour faciliter les opérations de martelage et aider à ne pas laisser trop d’arbres après chaque éclaircie.

Relation entre peuplement, différenciation, sylviculture et économie

De façon synthétique, nous regroupons enfin sur un même schéma (figure 5) l’ensemble des notions abordées jusqu’à maintenant. En fonction d’une caractéristique de base (l’état de différenciation du peuplement), on peut placer le type d’opération sylvicole envisagé en fonction de sa caractérisation peuplement/arbre, et voir où l’on se situe par rapport à la zone d’action optimale.
 
(1) Eclaircie systématique.
(2) Eclaircie sélective dans une jeune plantation, ou dépressage.
(3) Coupe de régénération peu étalée dans le temps, dans une futaie adulte vieillie.
(4) Coupe de régénération, très étalée dans le temps, marquée en fonction des individus.
(5) Coupe d’irrégularisation, réalisée en ouvrant le couvert d’un peuplement régulier adulte par sacrifice de quelques belles tiges.
(6) Coupe de régénération ou coupe rase, dans une futaie jardinée.
(7) Coupe jardinatoire, cherchant à maintenir ou modifier légèrement le type de peuplement, en futaie jardinée.
(8) Coupe jardinatoire sans objectif au niveau du peuplement (ni type, ni norme) ou cueillette en futaie jardinée.
(9) Conversion progressive d’une futaie régulière en futaie irrégulière.
(10) Eclaircie après désignation.

Conclusion

Ce qui caractérise une gestion est la prise en compte du long terme : perspectives, prévisions, objectifs... Concrètement, cela se traduit par un plan simple de gestion, un aménagement ou toute autre forme de planification.

Dans le cadre de la gestion, la vision du peuplement est privilégiée et l’arbre lui-même devient secondaire. Dans cette optique, l’aménagiste restreint les choix du sylviculteur en fonction d’impératifs qui ne sont plus purement sylvicoles : bilan économique, stabilité du revenu net, contraintes sociales, paysagères...

L’aspect sylviculture de peuplement est ainsi toujours présent bien qu’à divers degrés. Par exemple, grâce aux typologies de peuplements ou aux normes sylvicoles (issues des travaux de Schæffer, Gazin et d’Alverny), on peut avoir une vision globale d’un peuplement jardiné tout en pratiquant une sylviculture orientée vers une gestion arbre par arbre.

En fait, une sylviculture d’arbre « pure », ne prenant pas du tout en compte le peuplement, peut conduire à la remise en cause du principe de gestion et probablement à des modifications incontrôlées de l’état de la forêt. Dans un souci de pérennité aussi bien forestière que financière, ce cas devrait être éliminé : pas de cueillette ni de « pillage ». On peut même se demander si la cueillette peut être considérée comme une opération de sylviculture...

La description des peuplements à l’aide de critères sérieux et objectifs, grâce à un langage adapté et des typologies de peuplements fiables (prenant en compte essences, structure, capital), prend alors toute son importance.

Nous avons cherché à distinguer sylviculture de peuplement et sylviculture d’arbre en nous fondant sur deux notions : différenciation du peuplement et objectifs de gestion. Ces deux notions de base, pour être simples, n’en présentent pas moins une difficulté : comme pour la plupart des caractéristiques forestières, elles varient de façon continue.

Il s’ensuit qu’il n’est pas possible de donner une définition permettant de dire de n’importe quelle opération sylvicole « ceci est une sylviculture de peuplement et cela, une sylviculture d’arbre ». Ces deux caractérisations interviennent pratiquement tout le temps à la fois, bien que dans des proportions différentes selon un continuum. On ne peut pas non plus les opposer sur un plan idéologique, puisqu’elles ont chacune leur utilité selon le peuplement. Enfin, on ne peut assimiler la sylviculture d’arbre à la futaie irrégulière car on a vu qu’il est possible d’appliquer une sylviculture d’arbre à certains peuplements réguliers (cas » de la figure 5).

Nous espérons toutefois avoir contribué à fixer les idées et à poser les bases pour l’établissement d’un langage commun à tous les forestiers dans ce domaine grâce à une approche pragmatique : quel peuplement a-t-on devant nous, que pouvons-nous y faire, qu’allons-nous y faire, comment cela s’appelle-t-il ?

Mais d’ici là, lire ou entendre une phrase telle que « voici plutôt une sylviculture d’arbre » permettra au moins d’avoir la satisfaction d’avoir aidé à « dépassionner » certains débats idéologiques.
 
 

S. GAUDIN
Ingénieur des techniques forestières
Enseignant en techniques forestières
CFPPA de Chateaufarine
10, rue François-Villon
F-25000 Besançon
E. NAUDIN
Ingénieur des techniques forestières
Chargé de mission
ONF - Direction régionale de Franche-Comté
14, rue Plançon
F-25000 Besançon
NB : les adresses ci-dessus sont conformes à celles données lors de la parution de l'article, 
mais les auteurs n'y sont plus joignables. Les adresses e-mail sont utilisables.


Remerciements
Nous remercions les personnes qui ont bien voulu relire cet article et nous faire part de leur réflexion  :
Michel Badré, Max Bruciamacchie, Luc Chrétien, René Doussot ainsi que le comité de relecture de la RFF.
 

Bibliographie et sources principales

Brouillet (L.) et al. – La Sylviculture des peuplements réguliers de hêtre en Franche-Comté : de la régénération naturelle à la première éclaircie. Bulletin technique de l’ONF, n°22, décembre 1991, p.11.
Bruciamacchie (M.) – Les différentes valeurs d’un arbre. La lettre de Pro Silva France, n°2, Août 1991, p.5.
Doussot (R.) – Chère futaie régulière. Bulletin de l’AFEF - décembre 1989, p.5
Duflot (H.) – Le frêne en liberté. IDF, Paris, 1995, 192 p.
Gaudin (S.) – Contribution à une étude écologique forestière globale : typologie des peuplements de la forêt domaniale du Romersberg (Moselle), Mémoire de troisième année ENITEF, 1992, p.84.
ONF - DR Lorraine – Guide de sylviculture, Nancy, p.19.
Schütz (J.-Ph.) – L’éclaircie sélective de Schädelin - Evolution et pratique actuelle. Revue forestière française,vol. XXXIII, numéro spécial 1981, pp.7-18.
Schütz (J.-P.) – Sylviculture 1 - Principes d’éducation des forêts. Lausanne, Presses polytechniques et universitaires romandes, 1990, p. 68.
de Turckheim (B.) – La sylviculture respectueuse de la nature. La lettre de Pro Silva France, n°1, Avril 1991, p.2.



[1] Par exemple, passage d'un certain type de peuplement à un autre qui en est très éloigné.
[2] Il peut aussi y avoir des pertes financières indirectes, mais ce n'est pas là notre sujet.